La forêt urbaine

La forêt urbaine fait sens dans la ville dense

Le paysagiste Michel Desvigne, dont le travail a inspiré la Ville de Paris, va réaliser les espaces boisés de

Montparnasse

Quatre «forêts urbaines » à Paris: c’est peu de dire que l’annonce d’Anne Hidalgo, en juin, a suscité un certain scepticisme. Comment la maire (PS) de la capitale espèretelle créer de véritables bois devant l’Hôtel de ville et la gare de Lyon, derrière l’Opéra Garnier et sur les voies sur berge? Cette idée, c’est le paysagiste Michel Desvigne qui l’a involontairement inspirée à l’équipe municipale en proposant, avec l’architecte Richard Rogers, de transformer en petite forêt les abords de la tour Montparnasse, un projet officiellement désigné, le i juillet, lauréat de la consultation lancée par la municipalité pour transformer ce quartier. Grand nom du paysage, actif dans le monde entier, Michel Desvigne, 61 ans, a planté une forêt dès son premier projet parisien: en 1989, à l’intérieur de l’étroite cour de l’ensemble de logements sociaux conçus par Renzo Piano rue de Meaux, dans le 19C arrondissement, il crée un simple petit bois de no bouleaux, à une époque où la profession rivalise de jardins savamment dessinés. Trente ans plus tard, alors que l’adjoint d’Anne Hidalgo chargé de l’urbanisme, jeanLouis Missika, évoque la création d’un réseau de « vingt à trente forêts urbaines » au cours de la prochaine mandature et que la nature en ville est considérée comme l’un des meilleurs moyens de lutter contre les fortes chaleurs, le paysagiste détaille la faisabilité de ces plantations ainsi que les limites du concept.

Qu’estce qui caractérise une « forêt urbaine » comme celles que Paris projette?

C’est une typologie de paysage miniature relativement neuve dans notre culture, qui fait sens dans les villes denses. Par la densité et la continuité des plantations, par la palette végétale, il s’agit d’évoquer un espace naturel composé, non comme une architecture, mais comme un milieu ‘vivant, avec la couche arbustive, les fougères, les lianes, les arbrisseaux, les grands arbres…

On a longtemps considéré ce type de végétation comme de la broussaille. Mais je suis un partisan de la grande densité de plantation et de sa gestion dans le temps, avec des éclaircissements comme on le fait en forêt. Par foisonnement, cela peut atteindre un certain effet environnemental, atténuer ponctuellement le phénomène d’îlot de chaleur, même s’il faut être très prudent. Tout le monde raconte des salades très prometteuses, mais l’évaluation est très compliquée.

Le concept s’inspire de votre travail dans le quartier d’Otemachi, à Tokyo…

Dans ce grand quartier d’affaires comparable à la Défense, j’ai été chargé en 2009 de concevoir une petite forêt de 3 600 mètres carrés, sur un site d’un hectare au pied d’une tour qui allait être reconstruite, sur un sol entièrement artificiel: on est sur une dalle, sur le toit d’une gare et d’un ensemble de bâtiments enterrés. Ce sol a été conçu pour donner place à une forêt de plus de 200 arbres. On n’est pas en pleine terre, c’est un artifice, mais il y a largement le volume de terre pour donner une réelle pérennité à cet hectare. Les arbres ont été précultivés pendant cinq ans dans les montagnes autour de Tokyo, plantés à l’identique, pour qu’ils grandissent et se forment ensemble, avant d’être apportés sur place. Cinq ans après la transplantation, j’observe que ça marche très bien. Dans cette ville où il fait autrement plus chaud qu’à Paris, la constellation de jardins de poche et de petites forêts de ce quartier très dense donne un confort de fraîcheur très important. Cela va audelà du décor.

Le résultat seratil comparable sur la dalle de Montparnasse?

Nous allons avoir des densités et des continuités importantes:

plus d’un hectare de surfaces végétales au sol et près de 2000 arbres. Ce n’est pas négligeable. On y trouvera toute la palette des essences forestières d’ÎledeFrance, des chênes, des trembles, des charmes, des bouleaux, des frênes… et un sousbois très présent, qui correspond aux conditions de lumière d’un quartier dense. Un certain nombre d’arbres seront plantés sur des surfaces minérales: comme à Otemachi, l’étage des frondaisons sera continu, mais l’étage du sousbois ne le sera pas, pour puissent circuler.

Le jardin que j’ai créé pour un immeuble du ministère de la culture en 2011 peut être considéré comme une maquette de ce que nous allons faire à Montparnasse: sur 170 mètres carrés, nous avons reconstitué une petite forêt d’ÎledeFrance avec mille plantes de cent essences différentes rigoureusement organisées par strates, dont 86 arbres. Dans une forêt, une dizaine d’étages de plantes coexistent On a dessiné un plan des plantations étage par étage, tenant compte de ce qu’il y a audessous et audessus.

Le soussol des villes est encombré de tuyaux, de métros, de parkings… Comment atteindre une épaisseur de terre suffisante?

Sur Montparnasse, on a beaucoup travaillé avec les ingénieurs pour connaître les réseaux et les infrastructures souterrains. Ce n’est pas une implantation au hasard. En réalité, ce n’est pas tant une question de profondeur que de volume et de continuité des SOIS, qui permettent d’atteindre une masse critique de végétaux. Sur une dalle ou un toit, on ne peut pas mettre 2,50 mètres de terre, sinon on effondre la construction. Mais on peut planter des charmes, des bouleaux, des érables dans 70 centimètres de terre. C’est un jeu de composition qui part des contraintes physiques des constructions, que l’on doit croiser avec notre souhait de recomposer un milieu vivant, avec des végétaux qui nécessitent des sols plus ou moins profonds et que l’on place aux bons endroits.

Pour la future extension en mer de Monaco, sur un bâtiment de Renzo Piano, nous composons une colline plantée de six hectares sur un milieu totalement artificiel: On utilise chaque creux, chaque alvéole, chaque accident de la construction pour pouvoir installer un sol, planter des arbres. On utilise parfois des matériaux allégés, comme du polystyrène, couvert d’une couche de terre et de lierre, de fougères, de graminées, pour compléter le relief et donner l’illusion de la continuité. C’est comme une sculpture qui vise à donner le maximum de volume de terre possible tout en tenant compte des contraintes de charge et d’évacuation de l’eau.

Ces dispositifs sontils coûteux?

Non, ce n’est pas spécialement cher! Par rapport à un savant pavage dessiné par un architecte, ce n’est pas grandchose. Ce qui coûte cher, ce sont les surfaces minérales, les constructions, les objets…

Ce modèle de forêts urbaine peutil être généralisé?

Si nous le faisons à Montparnasse, c’est que ce quartier est

que les piétons tout à fait singulier, hors d’échelle, avec des bâtiments tout en démesure par rapport au milieu parisien. Mais c’est un périmètre limité: à un moment, on retrouve des vraies avenues, avec des alignements d’arbres.

Ce modèle des forêts urbaines n’a pas forcément vocation à proliférer. Cela ferait sens dans des endroits comme la Défense et bien des quartiers du XXe siècle où l’espace public a été traité d’une manière un peu pauvre. Mais il y a à Paris des typologies d’espaces publics inventées par le baron Haussmann et l’ingénieur Adolphe Alphand qui sont d’une grande beauté et qui sont l’identité de cette ville. Il ne s’agit pas de substituer à cela quelque chose qui pourrait relever d’un effet de mode.

PROPOS RECUEILLIS PAR

GRÉGOIRE ALLIX

A Paris, une première plantation « primitive» en lisière du bois de Vincennes

COINCÉS ENTRE LE PÉRIPHÉRIQUE et le macadam de la Foire du Trône, en lisière du bois de Vincennes, de jeunes plants d’arbre résistent à la sécheresse au milieu des grandes herbes. Des chênes, des charmes, du houx, des tilleuls, des merisiers, des cormiers…

Bienvenue dans la toute première «forêt primitive » de Paris: près de 2 000 arbres de 25 essences différentes ont été plantés là dans le courant du printemps, sur une modeste parcelle de 700 mètres carrés, par 200 Parisiens volontaires, sous la houlette de la municipalité et de l’organisation écologiste Reforest’Action.

Pourquoi « primitive » ? « On cherche à reproduire l’écosystème tel qu’il serait si

12 on le laissait évoluer librement pendant plusieurs centaines d’années », explique le fondateur et président de Reforest’Action, Stéphane Hallaire.

Théorisée par le botaniste japonais Akira Miyawaki pour restaurer des forêts sur des sols dégradés, industriels ou urbains, cette méthode consiste à planter des espèces très diverses avec une très forte densité jusqu’à trois arbres par mètre carré, trente fois plus que dans une forêt traditionnelle et de manière totalement aléatoire.

«Les plants entrent tantôt en symbiose, tantôt en compétition pour la recherche de la lumière, et poussent jusqu’à dix fois plus vite que d’habitude. On arrive à des arbres de trois mètres en seulement trois ans », décrit M. Hallaire. Aucune intervention humaine, à part un peu d’arrosage les premières années, et aucune logique paysagère. « On crée un écosystème très dense, dans lequel on ne pourra pas poser un pied ou mettre un banc. C’est un espace rendu à la nature, un foyer de biodiversité en zone urbaine », précise le fondateur de Reforest’Action. Pas la bonne solution si l’on souhaite un parc où s’asseoir à l’ombre…

Coût de l’opération: 25 000 euros

L’organisation, qui a mené dixsept opérations de reboisement urbain et planté 35 000 arbres depuis quatre ans, travaille avec la Ville de Paris pour identifier des sites où implanter d’autres de ces «forêts primitives », à l’heure où la municipalité cherche à intensifier sa politique de création d’espaces naturels et à créer des « forêts urbaines ». « On intervient sur 100 mètres carrés au minimum, plutôt en pleine terre, même si on peut adapter les essences pour planter audessus d’un parking souterrain, souligne M. Hallaire. On nous propose souvent des friches au bord d’infrastructures. » Coût de l’opération: environs 25 000 euros au total pour la plantation du bois de Vincennes. Reforest’Action propose à tout un chacun, sur son site Internet, de financer la création de ces forêts grâce à un don de 3 euros par arbre.

GRÉGOIRE ALLIX