La fin des énergies fossiles

« Le XXIe siècle signera la fin des énergies fossiles »

Isabelle Kocher, nouvelle directrice générale d’Engie, fait le pari du renouvelable et du numérique

Isabelle Kocher, 49 ans, prend la direction générale d’Engie, mercredi 4 mai, au lendemain de l’assemblée générale qui a entériné sa nomination. L’ancien PDG, Gérard Mestrallet, 67 ans, devient président. La première femme patronne du CAC 40 a lancé un vaste plan de transformation sur trois ans (2016-2018) de l’ex-GDF Suez, qui a accusé 4,6 milliards d’euros de pertes en 2015.

Vous prenez la direction générale d’Engie, alors que le monde de l’énergie traverse une crise sans précédent. Comment percevez-vous cet environnement?

Le changement climatique transforme tout. Il nous entraîne dans un monde différent de celui que nous connaissons, où, cette fois, personne ne peut dire : « Ce n’est pas mon problème». Nous sommes tous concernés, car cette rupture invite chacun à réévaluer son mode de vie. Le XXIe siècle signera la fin du cycle des énergies fossiles, qui vont, progressivement, être remplacées par les énergies renouvelables décarbonées, comme le solaire. Cela va modifier en profondeur les comportements. Aux côtés des grandes installations, qui alimentent des régions entières, vont voir le jour de multiples productions locales décentralisées. Et la digitalisation accélère le mouvement.

Quelles sont ces transformations?

Cette révolution s’est faite dans les mentalités, avant d’être technologique. Nous voyons émerger un monde dans lequel l’énergie n’est plus synonyme de peur, comme actuellement avec les pollutions de tous ordres ou les risques de conflits géostratégiques. Avec le renouvelable, et en particulier le solaire, la donne change radicalement. La plupart des consommateurs d’énergie seront aussi des producteurs d’énergie. C’est déjà le cas en Californie, où vous voyez que la plupart des maisons ont équipé leur toit de panneaux. Autre changement majeur: des pays qui n’ont aucune source d’approvisionnement, comme le Chili, pourront ne plus être dépendants de leurs voisins. Ce pays a un très grand potentiel renouvelable. Il en sera de même en Afrique, où, grâce au numérique, l’accès à l’électricité sera facilité. Finalement, alors que la précédente révolution industrielle avait laissé pour compte des milliards d’individus, l’actuelle s’annonce plus équitable.

Quelles sont les conséquences pour les grands énergéticiens?

Elles sont fondamentales. Ce développement de microcentrales rend l’accès à nos métiers abordables, et beaucoup de nouveaux acteurs, comme Google et Amazon, s’y intéressent. Jusqu’à présent, nous étions protégés par une barrière à l’entrée considérable constituée par le niveau élevé des investissements, plusieurs centaines de millions d’euros nécessaires à la construction d’une usine. Nous étions un ensemblier utilisant des briques technologiques fournies par des sous-traitants. Nous étions des experts, mais nous n’avions pas besoin de détenir leurs technologies. Ce n’est plus le cas. Cela change radicalement la façon de procéder. Il nous faut identifier, acquérir, voire inventer, les technologies dont nous avons besoin. Nous le faisons dans le domaine du gaz vert – le gaz aussi deviendra renouvelable – et dans le solaire, avec l’acquisition de Solaire Direct en 2015, qui nous a hissés dans les tout premiers acteurs mondiaux.

Cette rupture modifie en profondeur le groupe…

L’énergie décarbonée et le numérique sont les deux poumons d’Engie pour le futur. A partir de là, tout se décline dans nos trois branches d’activités que sont les infrastructures, la production d’électricité et les services d’efficacité énergétique. Cette mutation passe par 15 milliards d’euros de désinvestissement, essentiellement dans le pétrole et le charbon, en trois ans, et 15 milliards d’investissements en développement. Signe de l’importance de cette mutation, j’ai décidé de nommer au comité exécutif trois dirigeants: Yves Le Gélard, qui a fait toute sa carrière dans des groupes internationaux du logiciel et du numérique, venu de l’éditeur de logiciels SAP et de Capgemini, et qui sera chargé de la transformation digitale du groupe; Thierry Lepercq, fondateur de Solaire Direct, aura la responsabilité des nouvelles technologies, dans lesquelles nous prévoyons d’investir 1,5 milliard d’euros dans les trois ans; enfin, Paulo Almirante, chargé aujourd’hui de la production d’électricité thermique en Europe, qui rejoindra également le comité exécutif du groupe.

Les syndicats redoutent 1 500 suppressions d’emplois liées au programme d’économies de 1 milliard d’euros,..

Il y aura forcément des suppressions de postes sur des sites et des créations à d’autres endroits. Pour s’y préparer, nous avons défini les règles du jeu avec les syndicats. Le 8 avril, avec toutes les organisations européennes, nous avons signé un accord sur l’employabilité. Il porte sur la formation, nous consacrerons 100 millions par an pour favoriser la mobilité dans le groupe. Pour les suppressions d’emplois, nous avons pris l’engagement d’identifier au moins trois postes pour chaque personne concernée et de faire au moins une proposition ferme de poste.

Comment faire bouger un groupe de quelque155000 personnes?

Mon rôle est d’avoir une vision, donner du sens et le faire partager dans l’enthousiasme et la confiance. Je suis en quelque sorte une vigie. Quand je vais dans les 70 pays où nous sommes présents pour exposer cette mutation aux équipes, je dis à chacun, sortez, allez voir ce qui se passe à l’extérieur, discutez avec vos clients, avec les ONG, avec les start-up.

Dans le même temps, je veux simplifier et accélérer nos modes de fonctionnement, ainsi que supprimer la structure pyramidale pour l’adapter au nouvel environnement, où nous devons être réactifs. Je souhaite que nous soyons des pionniers dans ce nouveau monde.

Votre plan est sur trois ans, sur quoi serez-vous jugée?

Je serai jugée sur la qualité de la gestion du groupe et sur ma capacité à le faire évoluer dans trois domaines: l’évolution de notre portefeuille d’activités, l’innovation et la transformation interne. Tous les six mois, je ferai un bilan pour évaluer les avancées. Engie est en train de montrer qu’il peut bouger. Nous voulons profiter de cette mutation pour attirer les jeunes talents. Or la génération des 20-25 ans préfère les petites structures et les start-up aux grands groupes. Attirer les talents d’une nouvelle génération pour relever les défis de la révolution énergétique sera une des preuves symboliques de notre réussite.

propos recueillis par

ISABELLE CHAPERON et DOMINIQUE GALLOIS pour « Le Monde »